Leçon n° 8
Approche scientifique de la connerie au travail
Et si vous vous étiez fourvoyé ? Et si votre voisin de bureau n’était pas si con que cela ?
Le doute vous taraude ? Et si, finalement, c’était vous, le paranoïaque ? Je vous rassure tout de suite, en règle générale, si le con au bureau vous est viscéralement insupportable, s’il excelle dans l’art de vous mettre hors de vous, un seul conseil, faites confiance à votre instinct. Comme je vous le disais, il est assez rare de se tromper sur ce type de diagnostic. Qui plus est, s’il vous révulse, il y a de grandes chances pour qu’il en révulse d’autres. Le con au bureau a cette particularité qu’il fait presque toujours l’unanimité, excepté, bien sûr, chez ceux qui, trop fragiles, sombrent dans une forme de syndrome de Stockholm.
Néanmoins, c’est tout à votre honneur que de mettre en doute votre jugement. Aussi, et pour vous assurer qu’il n’y a pas, en fin de compte, tromperie sur la marchandise, prenez un peu de temps et prêtez-vous à un test très simple.
L’approche empirique
Si celui que vous qualifiez, finalement et peut-être hâtivement, de con, est affublé d’un sobriquet ridicule par les ilotes récalcitrants dont vous faites partie, s’il est sensible aux flatteries, s’il jouit de votre souffrance au travail, si pour asseoir sa fausse puissance il va, au fil des jours, traiter de plus en plus durement ses collaborateurs, vous appeler au téléphone en plein après-midi et vous gueuler dessus avec des arguments aussi ténus que sa compétence (trop indulgent, on ne vous refera pas, vous mettez cela sur le compte de l’alcool – mais je vous le dis, l’alcool n’explique pas tout), si depuis déjà belle lurette les règles de civilité du discours ont fait place à des ordres et contrordres orduriers, alors nul doute, c’est un très beau spécimen dont vous pouvez être fier. Si, par contre et par exemple, votre con au bureau n’a pas de pseudo, n’en tirez pas pour autant de conclusion inverse. C’est très vraisemblablement que, devant le nombre de sobriquets vachards qui lui iraient si bien, vous et vos camarades résistants avez du mal à vous décider. Face à cette situation, trouver un consensus passera certainement par un vote joyeux qui égayera votre pause déjeuner. Il serait sot de vous en priver.
Un autre test consiste à écouter les phrases maugréées à son approche. Si, à quelque chose près, cela donne : « Le voilà » ; « V’là Ducon », « V’là l’autre » ; « Putain, encore lui » ; « Devine qui arrive ? », alors, pas de doute, si la connerie était cotée en Bourse, il serait incarcéré pour délit d’initié.
Quelques questions simples peuvent, s’il en était encore besoin, vous conforter dans votre premier jugement.
— Il/elle est capable d’organiser des réunions où il/elle se fait excuser ?
— Il/elle fait des réunions le vendredi à 19 h 30 ?
— Il/elle se force à assister à des matches de rugby (ou de foot, c’est selon la région) alors qu’il/elle n’y trave rien ?
— Il/elle rit connement aux plaisanteries de son supérieur ?
— Il/elle disqualifie ses collaborateurs en public ?
— Il/elle, devant le premier désaccord, ne sait que gueuler ?
— Il/elle peut disqualifier sa propre hiérarchie (alors évidemment absente) devant ses propres subordonnés ?
— Il/elle fait envoyer ses e-mails personnels par son assistante alors qu’il/elle a tout son temps pour le faire ?
— Il/elle a l’air con (ne) de façon globale ?
— Il/elle adore la minute pour les blondes ?
— Il/elle est friand (e) de blagues grasses de fin de repas ?
— Il/elle entre dans votre bureau sans frapper ?
— Il/elle mange comme un porc ?
— Quelqu’un lui a déjà cassé la gueule ?
— Vous lui avez cassé la gueule ?
— Vous avez pensé à lui casser la gueule ?
— Vous avez payé quelqu’un pour lui casser la gueule ?
— Vous avez emprunté pour payer quelqu’un… ?
— Il/elle boit son café debout au comptoir ?
— Il/elle trouve que Bush est un formidable Président ?
— Il/elle était pour la guerre en Irak ?
— Quelqu’un, qui l’a seulement croisé (e) quelques secondes, vous a déjà demandé : « C’est qui, ce (tte) con (ne) ? »
Si vous avez répondu « oui » à une seule de ces questions, il existe une forte présomption, c’est très sûrement un beau con au bureau. Ne reste plus alors qu’à trouver l’adjectif qui pourrait le mieux le caractériser. Par exemple, est-il con comme la lune ? Con comme un manche ? Con comme une brêle ? Con comme une valise ? Con comme un fer à repasser ? Con comme une bite ? Con comme une BA ? Con comme une BD ? Con comme un âne ? Con comme ses pieds ?…
Autant le dire tout de suite – âmes sensibles, s’abstenir –, je vais, à mon tour, faire montre d’une certaine violence pour caractériser de façon scientifique la connerie du con au bureau. Je ne vais donc pas – que vous m’en pardonniez éventuellement – y aller par quatre chemins.
Si, comme je l’ai dit jusqu’à présent pour ne heurter personne, le con au bureau est un grand malade, il est surtout et avant tout un grand pervers. Ça y est, le mot est lâché ! Cette perversion, s’il s’agit d’un con n + 1, va s’exprimer dans ce qu’il est convenu d’appeler les perversions du management. Parce qu’elles sont une défense contre la menace que représente l’être de l’autre et conséquemment un refus de lui accorder de l’être (grosso modo, il vous méprise), les perversions organisent l’effort de nier son existence, de l’invalider, de le déprécier, de le dégrader, de le tenir pour rien ou de l’avilir. Bref, et comme vous le vivez chaque jour, la jouissance du con au bureau, c’est votre souffrance morale à vous.
S’il est une chose à retenir dans cet ouvrage, c’est bien celle-là, car c’est grâce à cela que vous pouvez, à coup sûr, qualifier votre voisin de bureau de con au bureau !
À l’échelle managériale, les perversions participent de l’intention de chosifier les salariés. En cela, les perversions sont d’abord défense existentielle. Pour faire emprunt à Mynard, tout se passe comme si toute velléité d’épanouissement des salariés était ressentie par le con au bureau comme une menace vitale et, secondairement seulement, comme risquant de faire obstacle au plaisir9.
Concrètement, les effets de ces perversions – pour poursuivre sur l’exemple facile (je vous l’accorde) du con n + 1, notre fameux con au bureau standard ou con au bureau témoin comme on parlerait d’une maison témoin – vont s’exprimer :
1. Par la loi du plus fort : cela veut dire que, dans l’entreprise alors, ce sont les plus forts (à entendre malheureusement les cons au bureau) qui y font la loi. Ce sont ceux que n’arrêtent aucun scrupule, aucune pitié. De fait, les règles (alors, je ne vous dis pas l’éthique) n’arrêtent jamais les cons au bureau. Tant qu’il est n quelque chose, le con au bureau s’arroge tous les droits.
2. Par le choix de « favoris » : des personnes, sans doute de futurs cons au bureau en puissance, vont gravir très vite beaucoup d’échelons là où vous, vous restez scotché en bas de l’échelle. Protéger et encourager les favoris, c’est nécessairement, pour les cons au bureau, favoriser l’envahissement des médiocrités. C’est organiser la suspicion. Les salariés chronomètrent le temps accordé par le con au bureau, scrutent les mines déconfites, guettent les tutoiements en privé et vouvoiements en public. Semblable au Père Goriot, dressé à lécher la main de son maître quand elle est pleine de sang, le favori se fait le chien du con au bureau ; il ne discute pas, il ne juge pas, il ferait tout pour le con au bureau, en un mot en un seul, il est porte-serviette. C’est d’ailleurs beaucoup pour cela que le con au bureau l’a choisi.
3. Par l’apparition de la corruption : dès lors que l’entreprise est régie par la loi du plus fort, dès lors que les favoris sont aux postes-clés, les cons au bureau peuvent à loisir organiser les compromis et les malversations. Les cons au bureau pourraient faire leur le conseil de Vautrin : « Savez-vous comment on fait son chemin ici ? Par l’éclat du génie ou par adresse de la corruption. L’honnêteté ne sert à rien. Pour s’enrichir, il s’agit de jouer de grands coups. Sachez seulement vous bien débarbouiller. Là est toute la morale. Si j’ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c’est de ne pas plus tenir à vos opinions qu’à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. » Garantie sur facture, le con au bureau est passé maître dans la magouille et les détournements en tout genre.
4. Par les humiliations et disqualifications quotidiennes : les cons au bureau semblent doués d’une sorte de flair pour deviner la gêne des autres et en profiter. Plus connement encore, le travail quotidien des collaborateurs n’est que rarement et sincèrement (sans arrière-pensées dont l’objet est d’obtenir davantage des salariés) récompensé, pas plus qu’il n’est remercié. Les cons au bureau montrent souvent autant de jugement sur les salariés – jugement à l’emporte-pièce, pour le seul plaisir d’impressionner leurs collègues, d’humilier et ainsi de disqualifier les salariés – que l’académicien François-Guillaume Andrieux à propos de Cromwell, une pièce en vers de Balzac : « L’auteur doit faire quoi que ce soit excepté de la littérature. »
5. Par les plaisirs à bon marché : les cons au bureau vont prendre ainsi un plaisir infini à ce que j’appelle la triangulation. Le procédé est celui-ci : le con au bureau d’un rang n + 5 va encourager par un mode d’organisation informelle les personnes d’un rang n + 3 (voire n + 2…) à venir se plaindre à lui du management d’une ou de plusieurs personnes du rang n + 4 – vous me suivez ? Le plaisir éprouvé par le con au bureau de rang n + 5 est à voir en ce qu’en écoutant ainsi les n + 3 critiquer le ou les n + 4, il se rassure qu’il est bien supérieur à ses premiers subordonnés et, qu’ainsi – parce que ceux-ci peuvent se montrer incompétents en certaines occasions –, ils seront dans l’incapacité de pouvoir un jour le remplacer. Les cons au bureau aiment s’entendre dire qu’ils sont les meilleurs. Plus encore, lorsque dans le même temps, leurs principaux collègues -dont ils ont toujours à craindre l’ambition puisque eux-mêmes l’ont éprouvée lorsqu’ils étaient en lieu et place de ceux-ci – sont critiqués. Dans ce type de disqualification triangulaire, les n + 4 se retrouvent disqualifiés par le n + 5 dans un : « On m’a dit que… » que nous avons déjà rencontré et dont usent avec une grande jouissance les cons au bureau de rang supérieur.
6. Par l’évidence de leur impuissance : lorsqu’ils sentent qu’ils perdent pied, que leur incompétence va nécessairement être vue de tous, comme Hulot le Petit (La Cousine Bette), cet homme grand et nul, les cons au bureau ne s’expriment plus par des mots mais par des cris, quand ce ne sont pas des hurlements. Qui dans l’entreprise où sévissent des cons au bureau n’a jamais entendu dire d’Untel qu’il s’était fait engueuler, que le chef lui avait passé un savon, qu’hier encore il s’en était pris plein la figure, ou encore qu’il craignait que demain il s’en prenne à nouveau plein la gueule ? Certains cons au bureau mêmes, devenus experts dans l’art de gueuler sur tout ce qui bouge et, dans le même temps, sur tout ce qui ne bouge pas, traduisant dans leur rage l’externalisation de leur impuissance à traiter des problèmes, semblent avoir fait de l’en-gueulade leur seul mode de management.